Mastodon « Marrow Deep » : une nouvelle ère pour le groupe après Brent Hinds

Mastodon « Marrow Deep » : une nouvelle ère pour le groupe après Brent Hinds

Il était probablement impossible d’écouter « Marrow Deep » sans penser à Brent Hinds. Après 25 années passées au sein de Mastodon, le guitariste et cofondateur avait largement contribué à façonner l’identité du groupe, par son jeu, ses solos, mais aussi par cette voix et cette personnalité capables d’apporter une part d’imprévisibilité à la musique du groupe. Son départ en mars 2025, puis sa disparition tragique quelques mois plus tard, ont forcément laissé une trace profonde. « Marrow Deep » est donc bien plus qu’un nouvel album dans la discographie de Mastodon. C’est le premier chapitre d’une nouvelle configuration, avec Nick Johnston à la guitare et João Nogueira aux claviers, et surtout la première fois que le groupe doit avancer sans l’un de ceux qui avaient participé à son écriture pendant un quart de siècle.

Et pourtant, la première chose qui frappe à l’écoute de « Marrow Deep » n’est pas nécessairement l’absence de Brent Hinds. C’est son son. Mastodon propose ici une production particulièrement maîtrisée, moderne sans tomber dans la démonstration technologique. L’album ne cherche jamais à donner l’impression d’une énorme machine sonore destinée à écraser l’auditeur. Au contraire, quelque chose de plus direct, de plus organique et presque intimiste se dégage de l’ensemble. Une approche qui semble parfaitement adaptée à un disque aussi marqué par la perte et la reconstruction.

Le travail réalisé avec Patrik Berger et Kurt Ballou, dans le propre studio du groupe à Atlanta, puis le mixage confié à Andrew Scheps, permettent justement à chaque élément de conserver sa place. La guitare, la basse, la batterie et les voix restent particulièrement lisibles, tandis que les claviers prennent une importance nouvelle. João Nogueira n’est plus simplement un élément supplémentaire venant colorer la musique de Mastodon. Son apport devient une véritable composante de l’identité de cette nouvelle formation.

Avec Nick Johnston, Mastodon accueille également un guitariste dont le style est différent de celui de Brent Hinds. Et c’est probablement là que se trouve l’un des changements les plus importants de « Marrow Deep« . Johnston est techniquement impressionnant, précis, capable de parfaitement s’intégrer aux compositions du groupe. Mais il ne cherche pas à reproduire Hinds. Et heureusement. « Marrow Deep » n’est pas un album construit pour tenter de faire comme si rien n’avait changé.

C’est justement en avançant dans les morceaux que cette différence devient évidente. Mastodon reste Mastodon, avec ses changements de rythmes, ses constructions progressives, ses riffs lourds et cette capacité à mélanger puissance et émotion. Les voix de Troy Sanders et Brann Dailor sont toujours aussi immédiatement reconnaissables, et leur complémentarité reste l’une des grandes forces du groupe. Mais quelque chose a changé dans la manière dont les morceaux respirent.

Le groupe semble aujourd’hui davantage attiré par une approche progressive et émotionnelle. Les claviers accentuent cette dimension et ouvrent de nouvelles perspectives, tandis que les guitares semblent parfois moins intéressées par la confrontation et la folie que pouvait apporter Hinds. C’est probablement le point sur lequel les anciens fans pourront avoir le plus de mal à ne pas comparer.

Car oui, au fil de l’écoute, un regret finit par apparaître. Celui de cette folie, de cette imprévisibilité que Brent Hinds pouvait injecter dans un morceau. Cette capacité à prendre une composition parfaitement maîtrisée et à lui faire perdre momentanément le contrôle. Il ne s’agit pas forcément d’un manque de talent ou d’une faiblesse de la nouvelle formation. C’est simplement une différence fondamentale entre deux personnalités musicales.

Et c’est peut-être là toute l’ambiguïté de « Marrow Deep« . Certains morceaux pourraient parfaitement appartenir à la discographie de Mastodon, tandis que d’autres donnent davantage l’impression d’observer le groupe en train de chercher sa nouvelle direction. Les compositions sont solides, les arrangements sont soignés et le savoir-faire du groupe reste évident. Mais cette petite étincelle supplémentaire qui transforme un excellent morceau en véritable hymne international semble parfois manquer.

Pour autant, il serait injuste de réduire « Marrow Deep » à la comparaison avec Brent Hinds. Le disque possède sa propre personnalité et plusieurs titres démontrent que Mastodon est parfaitement capable de continuer à évoluer. « Your Ghost Again » constitue notamment l’un des moments les plus émotionnels de l’album, tandis que « Snakes For Dinner« , avec Josh Homme, montre que le groupe sait encore construire des morceaux capables de sortir de son cadre habituel. Cette collaboration marque d’ailleurs les retrouvailles de Homme avec Mastodon, près de vingt ans après son apparition sur « Colony of Birchmen« .

L’émotion est finalement l’un des fils conducteurs de « Marrow Deep« . Le titre de l’album et son univers s’inscrivent dans une réflexion autour de la perte, de la vie et des liens qui continuent d’exister après la disparition de ceux qui nous entourent. Mastodon n’a d’ailleurs jamais vraiment hésité à transformer les épreuves personnelles en matière musicale. Mais cette fois, le contexte est particulièrement lourd, et cela se ressent dans la manière dont certains morceaux prennent leur temps plutôt que de chercher systématiquement l’efficacité immédiate.

Cela donne un album peut-être moins immédiatement spectaculaire que certains sommets de la discographie du groupe, mais qui gagne à être écouté dans son ensemble. « Marrow Deep » n’est pas nécessairement le meilleur album de Mastodon. Il serait même probablement inutile de le comparer directement à « Leviathan« , « Blood Mountain » ou « Crack the Skye« , tant ces albums appartiennent à des périodes et à des contextes différents.

Il faut plutôt considérer « Marrow Deep » pour ce qu’il est réellement : un nouveau départ.

Mastodon aurait pu chercher à reproduire son passé, à trouver un guitariste capable de reprendre les parties de Brent Hinds et à continuer comme avant. Le groupe fait finalement le choix inverse. Nick Johnston et João Nogueira apportent leurs propres sensibilités, les compositions prennent une direction parfois plus progressive et émotionnelle, et Mastodon accepte que cette nouvelle formation produise nécessairement une musique différente.

C’est probablement ce qui rend « Marrow Deep » intéressant. Il ne s’agit pas d’un album qui efface le passé, mais d’un album qui tente de vivre avec lui. Il y a évidemment cette absence impossible à ignorer, mais également l’envie de continuer à créer, à jouer et à avancer. Et derrière certaines réserves, notamment ce manque de folie qui pouvait rendre Mastodon imprévisible, il reste un groupe extrêmement talentueux, capable de construire une musique riche, ambitieuse et profondément personnelle.

« Marrow Deep » n’est donc peut-être pas le nouveau sommet de Mastodon. Mais il n’a probablement jamais eu vocation à l’être. C’est un disque de transition, de deuil et de reconstruction. Le premier chapitre d’une histoire différente, avec un Mastodon qui doit désormais apprendre à évoluer sans l’une de ses figures historiques.

Et si l’album ne permet pas encore de savoir jusqu’où cette nouvelle incarnation pourra emmener le groupe, il démontre au moins une chose : Mastodon n’a pas dit son dernier mot. Il reste maintenant à voir ce que cette nouvelle aventure permettra de construire. Après une période aussi sombre, on ne peut que souhaiter au groupe de transformer cette nouvelle page en quelque chose de plus lumineux.

 

xWebbYx

Rédacteur en chef et administrateur de TRexSound.com, xWebbYx explore la scène metal sous toutes ses formes, avec une attention particulière portée à l'intensité du live et à l'authenticité des artistes. À travers interviews, chroniques et live reports, il met en lumière les acteurs d'une scène en perpétuelle évolution, des figures emblématiques aux talents émergents.

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