CARNIFEX « More Than Misery », une déferlante de deathcore d’une violence monumentale (Chronique)
S’il fallait donner une représentation de l’extrême dans le monde du metal, CARNIFEX pourrait certainement en être l’une des incarnations les plus convaincantes. Avec « More Than Misery », le quintet californien repousse une nouvelle fois les limites de la violence musicale et livre neuf titres d’une brutalité absolument ravageuse. Une déferlante sonore d’une puissance phénoménale, qui ne laisse que très peu de répit à l’auditeur. Mais derrière cette débauche de violence se cache une maîtrise impressionnante, tant dans l’exécution que dans la construction de l’ensemble.
Car le plus difficile lorsqu’on pousse la musique dans de tels extrêmes reste de conserver une précision et une lisibilité irréprochables. Un exercice auquel CARNIFEX se livre avec une réussite totale. La production, confiée à Zach Householder (WHITECHAPEL) pour l’enregistrement et Jeff Dunne pour le mixage, est tout simplement monstrueuse. Les guitares bénéficient d’un espace remarquable, permettant aux riffs de respirer et de s’imposer face à une section rythmique déchaînée. Cette dernière frappe avec une intensité considérable, au point de donner l’impression que les haut-parleurs ne finiront jamais de trembler. Chaque impact est parfaitement calibré, chaque accélération trouve sa place et rien ne semble laissé au hasard.
Pour autant, CARNIFEX ne se contente jamais d’empiler les séquences de violence et les démonstrations de puissance. Le groupe conserve un véritable sens de l’écriture et démontre toute sa dextérité à travers des parties instrumentales particulièrement travaillées, notamment grâce à des solos techniques qui viennent enrichir des compositions déjà particulièrement denses. Les ambiances profondes, sombres et malsaines participent également à donner une véritable identité à l’album. Une dimension atmosphérique qui rappelle combien le quintet sait dépasser le simple déchaînement sonore pour construire un univers musical cohérent, où les influences black metal et les arrangements symphoniques viennent renforcer l’impact des guitares sans jamais leur voler la vedette.
Impossible également de passer sous silence la prestation de Scott Ian Lewis. Le frontman livre une performance remarquable tout au long de ces neuf titres. Sa voix gutturale, d’une profondeur impressionnante, constitue l’un des éléments essentiels de cette déferlante. Elle apporte une dimension supplémentaire à la violence des compositions et accompagne parfaitement les variations d’intensité. Une prestation habitée, qui donne encore davantage de relief à des textes abordant notamment la souffrance, l’isolement et les mécanismes destructeurs dans lesquels l’être humain peut parfois s’enfermer.
Car derrière ce titre évocateur, « More Than Misery » porte également une réflexion plus personnelle. Pour la première fois, Scott Ian Lewis aborde ses textes depuis l’autre côté de la souffrance, après avoir traversé les épreuves qu’il évoquait auparavant. Le propos n’est donc plus uniquement celui de la survie au cœur de la douleur, mais celui de ce qui reste une fois celle-ci surmontée. Une nuance importante qui donne au disque une dimension émotionnelle supplémentaire. La misère ne définit pas une existence dans son intégralité : il y a quelque chose au-delà. Une perspective qui contraste avec la noirceur extrême de la musique, sans jamais en atténuer la brutalité.
Et si l’on pouvait encore douter de la capacité du groupe à surprendre après vingt et un ans de carrière, « Coffin Crowned King » vient apporter une réponse particulièrement convaincante. Le titre s’ouvre sur une introduction acoustique inattendue, avant de dévoiler un thème de guitare aux accents presque cinématographiques, digne d’une superproduction hollywoodienne. Une séquence qui installe une atmosphère grandiose et inquiétante, avant que la machine CARNIFEX ne reprenne ses droits. Le groupe démontre ici qu’il possède également un véritable talent pour raconter une histoire en musique et développer des ambiances dignes des meilleures productions de films d’horreur.
Vingt et un ans après avoir contribué à façonner les premières heures du deathcore, CARNIFEX n’a visiblement rien perdu de sa capacité de nuisance. Avec « More Than Misery », le groupe réunit la spontanéité et l’énergie de ses débuts, ses racines death metal, ainsi que les dimensions mélodiques et symphoniques développées au fil de sa discographie. Le résultat est d’une efficacité redoutable, porté par une production exceptionnelle et cinq musiciens qui connaissent parfaitement leur terrain de jeu. Loin de chercher à adoucir son propos, le quintet livre un album d’une violence impressionnante, mais suffisamment riche et maîtrisé pour ne jamais tomber dans la démonstration gratuite. CARNIFEX signe ici une nouvelle offensive particulièrement convaincante, et prouve que l’extrême peut aussi être synonyme de précision, de profondeur et d’une véritable richesse musicale.
