ANTHRAX « Cursum Perficio » : un nouvel album qui surprend sans jamais trahir l’identité du groupe (Chronique)
Dix ans. Il aura fallu attendre dix ans pour retrouver ANTHRAX avec un véritable nouvel album studio. Dix années depuis For All Kings, une période particulièrement longue pour un groupe de cette envergure, mais qui trouve aujourd’hui son aboutissement avec Cursum Perficio, douzième album studio de la formation new-yorkaise, disponible ce 18 septembre 2026 via Nuclear Blast Records en Europe et Megaforce Records en Amérique du Nord. Produit une nouvelle fois par Jay Ruston, déjà à l’oeuvre sur Worship Music et For All Kings, le disque rassemble onze titres pour un peu moins de cinquante-quatre minutes de musique.
Et dès les premières écoutes, une chose apparaît assez rapidement : ANTHRAX n’avait manifestement pas envie de simplement refaire un album d’ANTHRAX.
Bien sûr, impossible de ne pas reconnaître le groupe. Les riffs, la puissance rythmique, les changements de dynamique, cette manière si particulière de mélanger agressivité, groove, mélodie et efficacité sont toujours là. Scott Ian, Jonathan Donais, Frank Bello et Charlie Benante affichent une nouvelle fois une maîtrise impressionnante de leur instrument. Tout est précis, parfaitement en place, mais jamais au détriment de l’énergie. C’est justement l’un des paradoxes de Cursum Perficio : le disque est extrêmement travaillé, mais il ne donne jamais l’impression d’être prisonnier de sa propre production.
Car la production constitue justement l’une des grandes réussites de cet album. Le son est massif, moderne et particulièrement ample, sans tomber dans cette tendance à surproduire chaque élément jusqu’à gommer toute sensation de vie. Les guitares occupent notamment une place importante dans cette identité sonore, avec un travail qui privilégie la chaleur, la dynamique et une certaine sensation organique. On est loin d’un mur de son uniforme où chaque riff finirait par se confondre avec le suivant. Les guitares respirent, les attaques conservent leur relief et les différents arrangements peuvent réellement trouver leur place.
Cette approche permet aussi à ANTHRAX de jouer avec les contrastes. Et c’est probablement là que Cursum Perficio devient le plus intéressant.
Car si plusieurs titres dévoilés avant la sortie de l’album pouvaient déjà donner quelques indications sur sa direction, l’écoute intégrale réserve encore de nombreuses surprises. It’s For The Kids, premier single, affichait une facette particulièrement directe et immédiatement identifiable du groupe. Everybody’s Got A Plan poursuivait cette approche avec ses riffs massifs et son énergie très frontale. Quant à The Edge Of Perfection, il permettait déjà d’entrevoir une autre dimension du disque, avec une construction plus aventureuse, des guitares claires et une atmosphère qui évolue progressivement avant de laisser exploser la puissance du groupe.
Mais c’est justement lorsque l’on découvre les titres dans leur ensemble que le disque prend une autre dimension.
Certains morceaux demandent davantage de temps pour être apprivoisés. Watch It Go en est probablement l’un des meilleurs exemples. Là où certains titres peuvent immédiatement fonctionner, celui-ci demande davantage d’attention et révèle progressivement ses différentes facettes. C’est une caractéristique assez importante de l’album : tout n’est pas nécessairement conçu pour fonctionner instantanément. Certaines idées peuvent surprendre à la première écoute, voire déstabiliser légèrement un auditeur qui attendrait d’ANTHRAX une succession de titres immédiatement reconnaissables.
Et c’est précisément ce qui rend l’expérience intéressante.
ANTHRAX prend ici le risque de ne pas systématiquement choisir la solution la plus évidente. Après plus de quarante ans de carrière, le groupe aurait évidemment pu se contenter de reprendre une recette qu’il maîtrise parfaitement. Personne ne lui aurait vraiment reproché de proposer un nouvel album solidement ancré dans son identité, construit autour de riffs thrash efficaces et de refrains immédiatement mémorisables. Mais Cursum Perficio cherche autre chose.
Cela ne signifie absolument pas que le groupe renie son passé. Au contraire. Les fondations sont toujours parfaitement visibles. Mais ANTHRAX utilise cette histoire comme un point de départ plutôt que comme une limite.
C’est également ce qui permet à Joey Belladonna de s’intégrer aussi naturellement à l’ensemble. Sa voix reste immédiatement identifiable, avec ce timbre qui constitue une part essentielle de l’identité du groupe depuis son retour au sein de la formation. Mais le chanteur ne cherche pas simplement à reproduire les performances auxquelles les fans sont habitués. Il adapte son interprétation aux différentes ambiances, sait rester puissant lorsque les compositions l’exigent et conserve cette personnalité vocale qui permet de maintenir une continuité évidente avec le reste de la discographie.
Frank Bello et Charlie Benante forment de leur côté une section rythmique toujours aussi redoutable. La précision est évidemment au rendez-vous, mais là encore, ce sont les nuances qui retiennent l’attention. Les changements de rythme, les variations d’intensité et les différents traitements accordés aux morceaux donnent au disque une vraie diversité. Charlie Benante expliquait d’ailleurs récemment que certaines parties du nouvel album étaient particulièrement difficiles à jouer, ce qui donne une indication assez claire sur le niveau d’exigence placé dans les nouvelles compositions. Cette exigence se ressent à l’écoute.
Cursum Perficio ne donne pas l’impression d’un groupe qui cherche à démontrer qu’il sait encore jouer vite ou fort. Ce serait presque trop facile pour ANTHRAX. Le véritable intérêt se situe davantage dans la manière dont les musiciens utilisent leur expérience pour construire quelque chose de suffisamment familier pour être immédiatement identifié, mais suffisamment différent pour provoquer la curiosité.
Et c’est probablement là que réside la plus grande réussite de cet album.
L’originalité n’est pas forcément synonyme de rupture. Prendre des risques ne signifie pas nécessairement abandonner tout ce qui a été construit auparavant. Cursum Perficio démontre justement qu’un groupe ayant plus de quatre décennies d’existence peut encore chercher de nouvelles directions sans renier son identité. Il y a dans ce disque une volonté de sortir ponctuellement du cadre, d’explorer d’autres atmosphères et de proposer des morceaux qui ne livrent pas forcément toutes leurs clés dès la première écoute.
Le titre même de l’album, Cursum Perficio, qui peut être traduit par « j’achève mon parcours », pourrait facilement alimenter toutes sortes d’interprétations concernant l’avenir du groupe. Pourtant, Charlie Benante a clairement indiqué que le disque ne devait pas être considéré comme une annonce de fin pour ANTHRAX. Le groupe regarde plutôt son parcours avec le recul que lui donnent ses décennies d’existence.
Et finalement, cette notion de parcours correspond assez bien à ce que l’on ressent à l’écoute.
ANTHRAX connaît parfaitement son histoire. Le groupe sait ce que les fans attendent de lui. Mais plutôt que de transformer cette connaissance en formule répétitive, il s’en sert pour pouvoir s’en éloigner lorsque cela devient pertinent. C’est ce qui rend Cursum Perficio particulièrement intéressant pour ceux qui suivent le groupe depuis longtemps.
Il faudra d’ailleurs probablement plus qu’une seule écoute pour en mesurer toute la richesse. Les premiers singles avaient déjà montré plusieurs visages du disque, mais l’album complet révèle une diversité plus importante encore. Certains titres s’imposent immédiatement, d’autres demandent davantage de temps, et quelques-uns risquent même de diviser les auditeurs habitués à une vision plus classique d’ANTHRAX.
Mais n’est-ce pas justement ce que l’on peut attendre d’un groupe qui décide encore de prendre des risques après autant d’années ?
Avec Cursum Perficio, ANTHRAX ne cherche donc pas à devenir un autre groupe. Il reste profondément ANTHRAX, avec ses riffs, son énergie, ses musiciens et la voix immédiatement reconnaissable de Joey Belladonna. Mais il démontre aussi qu’il est encore possible de surprendre sans se trahir.
Et pour un fan, c’est probablement l’une des choses les plus intéressantes que puisse offrir un nouvel album : ne pas simplement retrouver ce que l’on connaît déjà, mais découvrir que le groupe que l’on suit depuis des années a encore quelques cartes dans sa manche.
