Metallica à la Sphère de Las Vegas: Quand le Metal entre dans une nouvelle dimension
Metallica n’avait pas vraiment besoin d’une nouvelle manière de faire parler de lui. Après plus de quarante ans de carrière, des centaines de millions d’albums vendus et des concerts capables de remplir les plus grands stades de la planète, le groupe aurait très bien pu continuer à appliquer une recette devenue presque institutionnelle. Pourtant, en choisissant de s’installer à Las Vegas pour une résidence à la Sphere, Metallica s’est volontairement placé dans une situation totalement différente.
Depuis le 1er octobre, James Hetfield, Lars Ulrich, Kirk Hammett et Robert Trujillo sont devenus les premiers représentants du Metal à investir cette salle hors normes avec leur résidence « Life Burns Faster ». Vingt-quatre concerts sont actuellement programmés jusqu’au 13 mars 2027, organisés selon le principe désormais bien connu des « No Repeat Weekends » : deux concerts dans le même week-end, mais aucune chanson répétée entre les deux soirées.
Ce choix n’est évidemment pas anodin. Metallica possède aujourd’hui un catalogue suffisamment vaste pour construire des dizaines de setlists différentes, mais le groupe aurait pu se contenter de reproduire l’une de ses formules habituelles, faite de classiques incontournables, de quelques titres plus récents et de variations destinées aux fans les plus assidus. La Sphere change pourtant complètement la perspective.
Car ici, Metallica ne joue pas simplement dans une salle spectaculaire. Le groupe joue dans un espace qui a été conçu pour transformer un concert en expérience audiovisuelle immersive.
La première soirée a immédiatement donné le ton. Metallica a ouvert son concert avec « Battery », avant d’enchaîner avec « Creeping Death », « Now That We’re Dead », « Sad But True », « The Shortest Straw » et « Wherever I May Roam ». La suite allait confirmer que cette résidence ne serait pas une simple compilation des plus grands succès du groupe. « The Day That Never Comes », « …And Justice for All », « Nothing Else Matters », « The Call of Ktulu », « Ride the Lightning » ou encore « The Memory Remains » ont ainsi rejoint « Lux Æterna », avant que « Seek & Destroy » et « Master of Puppets » ne viennent refermer la soirée.
Le choix de « Battery » pour ouvrir cette nouvelle aventure possède évidemment une dimension symbolique. En 1986, Metallica utilisait ce morceau pour lancer « Master of Puppets », l’album qui allait définitivement installer le groupe parmi les formations majeures du Thrash Metal. Quarante ans plus tard, le même titre sert de point de départ à une nouvelle expérience scénique.
Et le clin d’œil ne s’arrête pas là. Le concert se termine avec « Master of Puppets », faisant de l’album une sorte de colonne vertébrale invisible de cette première soirée. Entre les deux, Metallica traverse près de quatre décennies de carrière, sans chercher à raconter son histoire de manière chronologique.
C’est justement l’un des intérêts du format Sphere. Le groupe peut se permettre de puiser beaucoup plus profondément dans son catalogue et de privilégier l’expérience à la traditionnelle succession de hits.
Le lendemain, Metallica a d’ailleurs confirmé que le « No Repeat Weekend » n’était pas un simple argument marketing. Le 3 octobre, « Battery » a disparu au profit de « Blackened », tandis que « Fuel », « Leper Messiah », « Devil’s Dance », « 72 Seasons », « King Nothing », « Welcome Home (Sanitarium) », « The Outlaw Torn », « The Unforgiven », « Orion », « Hardwired », « Whiskey in the Jar », « For Whom the Bell Tolls », « One » et « Enter Sandman » ont constitué une toute nouvelle traversée du répertoire.
Et certains choix ont particulièrement retenu l’attention des fans.
« Devil’s Dance », extrait de « Reload », n’avait plus été joué depuis 2008. « The Outlaw Torn », autre morceau issu de l’ère « Load/Reload », n’avait quant à lui plus été interprété depuis 2019. Le deuxième concert a également permis de retrouver « Orion », morceau instrumental emblématique de « Master of Puppets », tandis que « One » et « Enter Sandman » apportaient leur poids historique à une soirée qui n’avait pourtant rien d’une tournée Greatest Hits.
Metallica donne donc ici une raison supplémentaire aux fans de ne pas se contenter d’un seul concert. Et c’est probablement l’une des premières réussites de cette résidence : la technologie de la Sphere n’est pas la seule attraction. La structure même des concerts devient une partie de l’expérience.
Car la véritable particularité de la Sphere se trouve évidemment au-dessus, autour et derrière le groupe.
Avec son immense écran intérieur, la salle permet de placer le public au cœur d’images qui dépassent très largement le traditionnel écran vidéo installé derrière une scène. Les musiciens peuvent être entourés de paysages, de bâtiments, de visions apocalyptiques ou d’images directement inspirées de l’univers graphique de Metallica.
« Wherever I May Roam » devient ainsi l’occasion d’une véritable traversée visuelle, tandis que « Ride the Lightning » exploite directement le thème de l’exécution électrique. Le public ne regarde plus simplement une représentation de la chanson : il semble placé à l’intérieur de son univers.
Le procédé prend une dimension particulièrement forte avec « The Call of Ktulu ».
Le morceau instrumental de « Ride the Lightning » est déjà l’un des titres les plus cinématographiques du catalogue de Metallica. À la Sphere, le groupe peut enfin lui donner une dimension visuelle à la hauteur de son imaginaire. Mais cette séquence possède également une forte charge émotionnelle puisque Metallica a dédié le morceau à Cliff Burton, disparu il y a tout juste quarante ans dans l’accident de bus qui a coûté la vie au bassiste en septembre 1986.
La Sphere permet ainsi à Metallica de faire dialoguer plusieurs époques de son histoire. Le Metal des années 80, l’imagerie de « Master of Puppets », l’univers plus sombre de « Ride the Lightning », les périodes « Load » et « Reload », les albums plus récents et jusqu’à « 72 Seasons » peuvent désormais cohabiter dans un même spectacle, non plus seulement par le biais des morceaux, mais également grâce à une mise en scène capable de matérialiser leurs différents univers.
C’est probablement là que se situe le véritable enjeu de cette résidence.
Metallica a toujours été un groupe visuel. Depuis les premiers concerts du début des années 80 jusqu’aux énormes productions de ses tournées contemporaines, le groupe a progressivement transformé ses concerts en véritables spectacles. Pyrotechnie, écrans, Snake Pit, plateformes mobiles, effets lumineux et scénographie ont accompagné cette évolution.
La Sphere représente pourtant un changement d’échelle.
Habituellement, la technologie accompagne le groupe. À Las Vegas, elle peut littéralement engloutir la salle.
Et c’est précisément ce qui rend l’expérience aussi fascinante que potentiellement dangereuse.
La question se pose rapidement : jusqu’où peut-on pousser le spectacle sans que celui-ci ne finisse par détourner l’attention de ceux qui sont venus voir un groupe jouer ?
C’est l’un des paradoxes de la Sphere. La salle a été conçue pour que l’image soit aussi spectaculaire que possible. Or Metallica n’a jamais vraiment eu besoin d’aide pour capter l’attention d’un public.
Le groupe est lui-même devenu une institution visuelle.
James Hetfield reste l’un des frontmen les plus immédiatement reconnaissables du Metal. Kirk Hammett et ses solos font partie de l’ADN du groupe. Robert Trujillo apporte cette énergie physique devenue caractéristique de ses apparitions sur scène, tandis que Lars Ulrich demeure l’un des batteurs les plus identifiables du genre.
Mettre tout cela au milieu d’un environnement visuel gigantesque crée donc une situation inhabituelle : Metallica doit parfois rivaliser avec sa propre production.
Certains observateurs ont justement relevé cette tension lors du premier concert. La démesure visuelle de la Sphere peut parfois sembler voler quelques secondes d’attention aux musiciens eux-mêmes. Mais plutôt que de lutter contre cette particularité, Metallica semble avoir choisi de l’intégrer complètement à son identité.
Et c’est peut-être ce qui différencie cette résidence d’un simple passage dans une salle spectaculaire.
Metallica n’utilise pas la Sphere comme un gigantesque écran publicitaire.
Le groupe l’utilise comme une extension de son propre univers.
Cette approche permet également de revisiter des morceaux que les fans connaissent parfois depuis plusieurs décennies. « Master of Puppets » n’est plus seulement « Master of Puppets ». « Ride the Lightning » n’est plus simplement un morceau joué sur scène. « One » n’est plus uniquement cette longue montée dramatique qui accompagne traditionnellement les concerts du groupe.
La Sphere offre la possibilité de créer une nouvelle lecture de morceaux que plusieurs générations ont déjà entendus des dizaines, voire des centaines de fois.
C’est particulièrement intéressant pour un groupe comme Metallica, dont une partie considérable du public connaît les chansons par cœur.
Le défi d’une formation de cette dimension n’est plus forcément de surprendre avec de nouveaux morceaux. Il consiste aussi à trouver de nouvelles manières de faire vivre les anciens.
La résidence « Life Burns Faster » arrive d’ailleurs à un moment symbolique. Metallica vient de franchir le cap des quarante ans depuis la sortie de « Master of Puppets », tandis que Cliff Burton aurait lui aussi marqué cette année quatre décennies supplémentaires dans l’histoire du groupe. En parallèle, « 72 Seasons » a permis à Metallica de continuer à défendre du nouveau matériel sur scène, preuve que cette histoire n’est toujours pas uniquement tournée vers le passé.
La Sphere devient donc une sorte de laboratoire.
Un laboratoire dans lequel Metallica peut tester ce que pourrait être le concert de demain.
La question est importante, car la Sphere ne représente probablement pas seulement une nouvelle salle de concert. Elle pourrait devenir un modèle pour une partie de l’industrie du spectacle. Des artistes capables de remplir des stades peuvent désormais choisir une résidence dans une salle où la scénographie est pensée autour d’une architecture immersive plutôt que construite autour d’une scène traditionnelle.
Pour Metallica, le choix est particulièrement logique.
Le groupe possède la puissance musicale nécessaire pour remplir l’espace, mais aussi un univers visuel suffisamment riche pour exploiter toutes ses possibilités. Les pochettes, les mascottes, les symboles, les textes, les clips et les décennies d’imagerie associées au groupe constituent une matière première presque inépuisable.
Et surtout, Metallica possède quelque chose que beaucoup d’artistes n’ont pas : un catalogue capable de raconter plusieurs histoires différentes.
Les deux premiers concerts l’ont déjà démontré. Une soirée peut s’articuler autour de « Battery », « …And Justice for All », « The Call of Ktulu » et « Master of Puppets ». La suivante peut passer par « Devil’s Dance », « The Outlaw Torn », « Orion », « One » et « Enter Sandman ». Deux concerts, deux ambiances, deux récits différents, mais toujours le même groupe au centre.
Et c’est finalement peut-être le meilleur argument en faveur de cette résidence.
Metallica n’a pas besoin de jouer exactement les mêmes classiques chaque soir.
Il peut désormais construire ses concerts comme des films différents.
Une résidence de 24 dates donne également au groupe une liberté que n’offre pas nécessairement une tournée mondiale. Sur une tournée classique, la production doit être démontée, transportée puis remontée dans des dizaines de villes. À Las Vegas, le dispositif reste en place. Cela permet d’aller beaucoup plus loin dans la conception du spectacle et de construire une expérience qui serait difficilement reproductible dans une salle traditionnelle.
Pour le public, cela transforme également le déplacement en véritable événement.
Il ne s’agit plus simplement d’aller voir Metallica à Las Vegas. Il faut choisir son week-end, voire décider de venir pour plusieurs dates afin de découvrir plusieurs versions du spectacle. Le principe des « No Repeat Weekends » transforme même la setlist en élément de collection.
Le fan qui assistera aux 24 concerts pourra donc progressivement découvrir une quantité considérable de morceaux du catalogue, mais aussi observer comment le groupe fait évoluer son utilisation de la Sphere au fil des mois.
C’est une démarche assez fascinante pour un groupe qui, après plus de quatre décennies, aurait pu se contenter de capitaliser sur son héritage.
Metallica choisit au contraire de prendre un risque.
Lars Ulrich expliquait d’ailleurs avoir été profondément impressionné après avoir assisté au premier concert de U2 dans la Sphere. Il décrivait alors le lieu comme une nouvelle frontière, tout en reconnaissant que jouer dans cet environnement était intimidant et représentait précisément le type de situation dans laquelle le groupe devait se placer pour sortir de sa zone de confort.
Cette phrase résume probablement assez bien ce que représente « Life Burns Faster ».
Metallica n’a plus grand-chose à prouver. Mais le groupe cherche encore de nouvelles frontières.
Après avoir joué dans des clubs, des arènes, des stades, des festivals et certains des plus grands événements musicaux de la planète, il s’attaque désormais à une salle dont le concept même remet en question la définition traditionnelle d’un concert.
Et si l’expérience fonctionne, l’influence pourrait dépasser largement Metallica.
Car la question n’est plus seulement de savoir si le Metal peut fonctionner à la Sphere. Les deux premiers concerts ont déjà répondu à cette question.
Oui, il le peut.
La véritable question est plutôt de savoir ce que cette technologie pourrait changer dans la manière dont les groupes de Metal concevront leurs spectacles dans les années à venir.
Metallica a toujours été l’un des groupes qui ont repoussé les limites du genre, musicalement comme scéniquement. La Sphere lui offre simplement un nouveau terrain de jeu suffisamment grand pour continuer à le faire.
Pour l’instant, les premiers résultats sont plutôt convaincants. La technologie est impressionnante, les choix de morceaux montrent que le groupe ne se repose pas uniquement sur ses classiques et la production semble suffisamment intégrée à l’identité de Metallica pour éviter de transformer le concert en simple attraction technologique.
Reste maintenant à voir ce que le groupe fera des 22 concerts restants.
Parce qu’à la Sphere, Metallica ne semble finalement pas chercher à reproduire le passé.
Il cherche à lui donner une nouvelle dimension.
Et lorsqu’un groupe qui a déjà contribué à définir ce que pouvait être un concert de Metal décide de tester les limites du spectacle immersif, il y a de fortes chances que l’expérience dépasse largement le cadre d’une simple résidence à Las Vegas.
